Vers de terre : nuisibles envahissants ou alliés bénéfiques ?

Vers de terre : ennemis envahissants ou alliés du jardin ?

Pour la plupart d’entre nous, vivant en Amérique du Nord, les vers de terre sont synonymes d’amateurs de jardin sains. On nous a appris qu’ils étaient indispensables à la santé du sol et une source de nourriture pour de nombreux oiseaux affamés.

On pensait que déterrer une poignée de ces vers signifiait que le sol était en excellente condition. Sans parler du fait qu’ils pouvaient servir d’appâts pour la pêche !

Il est donc surprenant de découvrir que ces vers sont en réalité des espèces invasives en Amérique du Nord. Mais plus encore : leur présence nuit gravement aux écosystèmes locaux. Car les caractéristiques qui les rendent précieux au jardin perturbent profondément l’équilibre fragile des forêts.

Comment les vers de terre invasifs perturbent-ils les écosystèmes locaux ?

Jardiniers, botanistes et biologistes connaissent bien le rôle bénéfique des vers de terre dans l’aération du sol et la libération des nutriments. En se frayant un chemin, ces animaux améliorent la circulation de l’eau et facilitent l’absorption des éléments nutritifs par les plantes.

Le problème, c’est que les espèces végétales nord-américaines ont évolué sur des millénaires dans des environnements précis. Les plantes des forêts, notamment, ont appris à tirer parti du sol en fonction de ses différentes couches. L’introduction des vers envahissants bouleverse cette harmonie.

Sol « Mor » versus sol « Mull »

Si vous vous êtes déjà baladé en forêt, vous avez sûrement remarqué le tapis de feuilles mortes, aiguilles, et autres débris organiques au sol. Cette épaisse couche, appelée sol « Mor », repose sur une couche inférieure riche en minéraux, sans que les deux ne se mélangent.

Lorsque les vers de terre arrivent dans ces sols, ils remuent ces couches et les mélangent profondément. En quelques années seulement, le sol « Mor » se transforme en sol « Mull », où les différentes strates sont homogénéisées.

Cette modification ravage la santé des plantes indigènes qui ont évolué pour s’épanouir dans des couches spécifiques du sol. Elles se retrouvent désorientées, incapables de s’adapter à cette nouvelle configuration.

Les conséquences s’étendent sur tout l’écosystème

Les espèces végétales invasives s’enracinent plus superficiellement que les espèces autochtones, qui, elles, ont besoin d’aller chercher les minéraux en profondeur. Résultat : les plantes invasives prospèrent, privant les indigènes d’éléments essentiels.

Ce déséquilibre ne se limite pas aux plantes. Il affecte aussi la microfaune du sol ainsi que la santé des insectes. Les mycorhizes, symbiotes essentiels des racines, peuvent aussi souffrir, ce qui perturbe tous les organismes vivants à proximité.

Ces perturbations résonnent à travers la chaîne alimentaire : les plantes indigènes moins vigoureuses fournissent moins de ressources aux insectes pollinisateurs qui en dépendent. Ces insectes deviennent alors moins nombreux pour les oiseaux et petits mammifères, dont la population diminue par la suite.

Les prédateurs comme les hiboux, renards ou faucons voient également leur alimentation réduite. Progressivement, ce qui était auparavant une forêt riche en espèces interdépendantes se transforme en un environnement déséquilibré, où les espèces invasives dominent tandis que les indigènes disparaissent.

Origine des vers envahissants

Parmi les espèces les plus communes envahissantes, on trouve Lumbricus terrestris, Octolasion tyrtaeum et Dendrobaena octaedra. Ces vers ont été introduits en Amérique du Nord au XVIIe siècle, très probablement cachés dans des bulbes de légumes comme le chou ou l’oignon emportés par les colons européens.

Ils ont ainsi colonisé les sols en se reproduisant rapidement, sans avoir besoin de partenaires. Leur prolifération est aujourd’hui impressionnante, et ils sont présents dans de vastes zones du continent.

Peut-on limiter leur propagation chez soi ?

Ces vers sont prolifiques et répandus, ce qui rend toute tentative d’éradication difficile. Cependant, il est possible de réduire localement leur nombre sur votre terrain grâce à quelques méthodes simples.

Éloigner les vers avec un traitement à la moutarde

Choisissez une journée agréable avec un sol déjà humide, par exemple un matin d’été après la pluie. Dissolvez un tiers de tasse de poudre de moutarde dans un gallon d’eau, puis versez généreusement cette solution sur une partie du sol.

La moutarde contient un composé nommé allyl isothiocyanate, aussi présent dans le radis, le wasabi ou le raifort, qui irrite la peau des vers. Ceux-ci chercheront à s’échapper en remontant à la surface, où vous pourrez les recueillir à la main.

Ensuite, libre à vous de les relocaliser, de les éliminer ou de les utiliser.

Les utiliser comme nourriture pour les animaux sauvages

En labourant votre jardin, vous exposez souvent des centaines de vers, ainsi que leurs œufs. Les animaux locaux ont vite appris à profiter de ce repas facile et se rassemblent dès que vous retournez la terre.

Vous pouvez donc collecter ces vers dans un récipient et les déposer près de vos mangeoires à oiseaux. Nous offrons aussi ces vers, ainsi que des insectes et limaces, à nos ratons laveurs.

Si vous utilisez la méthode de la moutarde, n’oubliez pas de rincer les vers avant de les proposer aux animaux, car le goût piquant est peu apprécié et la plupart des animaux évitent ces vers.

Laisser ses volailles se nourrir des vers

Si vous avez des poules, pintades, canards, cailles ou autres volailles, vous avez la chance d’avoir des prédateurs naturels de ces vers. Laissez-les courir librement dans votre jardin après l’avoir bêché afin qu’elles se régalent.

Vous pouvez aussi leur offrir les vers ramassés, après un rinçage si la moutarde a été utilisée.

Les utiliser comme appâts de pêche

Habitez-vous près d’un cours d’eau, lac ou océan ? N’hésitez pas à déterrer ces vers pour les utiliser comme appâts. Les poissons marins comme la morue, le flétan ou le maquereau les affectionnent, autant que les poissons d’eau douce comme le bass, le poisson-chat, la truite ou la perchaude.

Cette pratique ne réduira pas drastiquement les populations de vers, mais chaque petit geste compte.

Limiter leur dispersion

Pour éviter d’étendre leur présence, ne déplacez pas de terre d’une zone à une autre, surtout si vous êtes près d’une forêt. Appliquez la solution de moutarde sur les abords de votre terrain pour repousser les vers.

Lorsque vous achetez du compost ou du paillis, vérifiez qu’ils ont subi un traitement thermique. Ce processus stérilise ces matériaux en éliminant aussi vers et œufs, empêchant ainsi leur propagation.

Il est essentiel de prendre conscience de l’impact de nos actions sur la santé des écosystèmes. En comprenant les effets en cascade des espèces invasives, nous pouvons agir avec plus de responsabilité.

Nous ne pourrons sans doute jamais éliminer complètement ces vers invasifs d’Amérique du Nord, mais nous pouvons au moins éviter d’aggraver la situation.

Références :

  • Qiu, J., Turner, M.G. Effets de l’invasion par des vers asiatiques non indigènes sur les sols forestiers et prairiaux dans le Midwest américain. Biol Invasions 19, 73–88 (2017). https://doi.org/10.1007/s10530-016-1264-5
  • Nico Eisenhauer, Stephan Partsch, Dennis Parkinson et Stefan Scheu. 2007. Invasion d’une forêt à feuilles caduques par des vers de terre : changements dans la chimie du sol, la microflore, les arthropodes et la végétation. Soil Biology and Biochemistry 39 : 1099-1104. https://doi.org/10.1016/j.soilbio.2006.12.019